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Mano Solo : adieu l'écorché vif

Article de type Focus publié dans le genre Variétés Françaises le 11/01/2010 par Christian Eudeline

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Mano Solo était un poète du désespoir, un chanteur plombé qui avait entamé une course folle contre la mort, celle-ci a eu le dernier mot hier dimanche. Né le 24 avril 1963 à Châlons-sur-Marne, il s’est éteint à la suite de ruptures multiples d’anévrisme dans son pavillon de Pantin où il avait élu domicile depuis une dizaine d’années. Christian Eudeline qui a croisé la route de Mano Solo à de nombreuses reprises nous livre les meilleurs moments de ses entretiens avec l'artiste. Confessions posthumes.


Fils du dessinateur Cabu et de la journaliste Isabelle Monin, Emmanuel devenu Mano Solo à l’adolescence était un révolté, un punk jamais assagi qui avait mis sa vie dans ses chansons. Il commença sa carrière artistique par le graffiti sauvage et hors la loi, puis la peinture, c’est lui qui toujours dessinera ses pochettes. En parallèle, il assure quelques guitares au sein du groupe Chihuahua puis monte sa propre formation qu’il appelle La Marmaille Nue. Dès son premier album sorti en 1993, il reprend ce nom La Marmaille Nue et ne cache rien du poison qui court dans ses veines. Malgré une indépendance forcée et pleinement assumée, c’est lui qui se produisait financièrement, il remplissait des salles telles que L’Olympia (18 septembre 2006) et le Grand Rex (3 avril 2007). Son dernier CD Rentrer Au Port était sorti au mois de mai dernier, il y reprenait la formule des deux précédents (Les Animals et In The Garden) où l’artiste se faisait accompagner d’un accordéoniste, d’un guitariste et d’un pianiste trompettiste. Une simplicité de forme entre musette bastringue et swing héritier de Trenet dans laquelle on reconnaissait la voix de plus en plus chevrotante de Mano. Il n’aura pas eu le temps de le défendre sur scène. Rencontré et questionné plusieurs fois, voici un pot-pourri de ses réponses.

Pourquoi tes paroles sont-elles si dures ?
Mano Solo : Tout est vrai. Il y a des gens pour lesquels je suis un grand déballage, mais je ne vois pas pourquoi je tairais ces choses-là si j'ai envie de les raconter. Et puis, j'ai aussi ma part de pudeur. Ces choses sont importantes pour moi, je les ai vécues. Je ne suis pas une machine à chansons comme Cabrel… Je trouve ça vachement facile d'écrire des trucs tristes. C'est facile de chialer sa merde parce que ça vient tout seul. Dans mon malheur, c'est presque une chance ! Mais mieux vaut ne pas choper le sida et écrire de mauvaises chansons que de le choper et écrire de bonnes chansons. Si je n'avais pas cette poésie naturelle du malaise, je ne serais pas un chanteur.

Les paroles d'Au creux de ton bras (premier tube de La Marmaille Nue) ne sont-elles pas trop crues ?
D'abord, quand j'ai écrit cette chanson, je n'avais pas de public. Ensuite, je ne veux pas commencer pas me laisser baiser la gueule sous prétexte que j'ai un public jeune et que je ne dois pas leur parler de choses de la vie d'aujourd'hui. Justement, il faut essayer de leur parler, pour leur montrer que la came, c'est sordide. C'est le côté militant qui m'intéresse. Mais je n'ai pas qu'un public jeune, j'ai aussi des vieux. C'est sûr qu'un vieux, il ne peut pas savoir ce que c'est la journée d'un junkie. Eh bien là, au moins, il a une information. La came, moi, ça m'a apporté une seule chose, c'est d'avoir le sida dix ans plus tard. Je suis là pour décourager les gens de perdre leur vie comme moi j'ai perdu la mienne.  

Que représente Paris pour toi ?
La terre entière rêve de vivre à Paris. Nous, on l'oublie constamment et on n'en fait rien. Je perpétue l'histoire de Paris alors que je n'y suis pas né. Je veux être enterré au Père Lachaise.  

Te sens-tu proche d’un Daniel Darc par exemple ?
On est proches naturellement. Tous les deux, on vient des mêmes endroits. On a eu la même vie, on a le même âge et on a eu la même trajectoire. C'est un mec, je suis content qu'il soit dans le paysage audiovisuel, c'est pas quelqu'un sur qui j'aurais envie de cracher. Ce n'est pas un élément rapporté. Il chante sur Paris, c'est un personnage pour qui j'ai de la tendresse. On ne s'est jamais rencontré mais je suis content qu'il existe.

Et les Négresses Vertes ?
En 1977, avec Daniel et Helno, nous avions tous les cheveux rouges et, au Forum des Halles, nous faisions peur aux bourgeois… Helno aussi faisait partie de mon univers, je l'aimais bien. Par contre, musicalement, les Négresses, c'est la danse des canards.

De ne pas avoir d'enfant, c'est ton plus gros regret ?
C'est vrai qu'à l'époque du premier album, j'aurais bien aimé avoir un gosse. Etre sûr de ne jamais en avoir, c'est vrai que ça fout les boules. C'est une liberté en moins. C'est la malédiction d'être sidéen. Techniquement, tu peux en avoir un, mais tu n'en fais pas, sachant que ne seras pas là pour l'éduquer. J'ai pas envie de fabriquer un orphelin.

La famille, c'est important pour toi ?
Oui, j'ai une famille, elle existe. Mais d'être le fils de Cabu, ça ne m'a pas aidé dans la vie. Ça faisait une différence entre moi et les autres. Le nom de mon père ne m'a jamais servi à rien, sinon à ce que l'on me saoule. Quand j'étais môme, j'étais assailli de demandes de dessins, de dédicaces… A l'école, j'étais soit au premier rang soit relégué au fond si le prof était de droite. Etre "le fils de" quand t'es fier, ça te mine, c'est même un handicap. En plus, Cabu, ce n'est pas du tout le genre de mec qui va brancher son fils. C'est vraiment une petite réduction de moi-même de ne voir en moi que le fils de Cabu. Les gens sont persuadés que ça m'a ouvert des portes alors que le mec, quand il m'a signé, il ne le savait même pas.

Il semble qu'une fille apparaisse en filigrane dans tes textes.
Oui, c'est la même fille qui traverse toutes mes chansons. C'est la même personne, la même obsession. Quand on me connaît, ce n'est pas un mystère de savoir qui c'est (la chanteuse Marousse, ndlr). Quand tu vis une histoire, la moitié de celle-ci t'appartient.

Tu as enregistré un live au Tourtour alors que tu aurais pu le faire à l’Olympia, pour quelle raison.
C'est un endroit où j'ai déposé une maquette une fois, à l'époque où personne ne me connaissait, et le patron m'a rappelé le lendemain pour me dire : "Ecoute, je te laisse pendant un mois, tout le mois d'août, tous les soirs tu peux jouer." Et à partir de là, moi j'ai pu construire vraiment quelque chose quoi, inviter des gens, et puis j'y suis retourné plusieurs fois de suite, il nous a laissés des longues périodes comme ça… Puis, c'est un mec d'une générosité pas possible le patron, j'étais au RMI et j’ai eu un contrat d’embauche emploi-solidarité au Tourtour, mais le patron s'était démerdé pour que je touche un peu de thunes lorsque je jouais, c'est un bonhomme !

Tu as souvent dit que le thème récurent de ton oeuvre, c’était l’ennui, mais n’y a t-il pas l’amour aussi ?
La maladie, c'est un détail, c'est pas mon thème récurrent. Je ne suis pas le chantre du sida. Je ne suis pas le chanteur des sidéens. Au contraire, et je me sens le porte-drapeau de personne, quoi. Et moi, mon thème récurrent, c'est la vie. Alors, s’il y a la maladie dans la vie, bah elle arrive, mais c'est pas une obsession et de moins en moins. Moi je suis chanteur, je me prétends chanteur réaliste, mes chansons parlent de l'ennui, peut-être de ma génération, de la même manière je pourrais évoquer la drogue, l'alcool ou l'errance, pour moi, c'est un tout que j’appelle l'ennui. J'ai toujours dit ça, seulement les journalistes se braquent évidemment sur la maladie, parce que j'ai eu le malheur de dire : "Oui, je suis concerné !".

Quand tu parles de chanson réaliste, penses-tu à la grande tradition de Damia et Fréhel ?
Mais non ! Je ne vois pas pourquoi on va toujours chercher dans les placards les trucs qui sentent la naphtaline. Pourquoi Damia, Fréhel ou je ne sais pas qui ? Moi je m'en branle. C'est moi Mano Solo, aujourd'hui, je suis dans la réalité. Damia, Fréhel, Edith Piaf, j'adore ça, mais je me sens à 10 000 kilomètres, 100 000 kilomètres… Il y a eu une chanson réaliste au début du siècle, mais il y en a une chaque jour, il suffit qu'un mec parle de ce qu'il vit, pour moi, c'est de la chanson réaliste. Il n'y a pas à aller chercher des influences chez des vieux croûtons morts depuis 50 ans, surtout que leur réalité à l'époque, elle n'a plus rien à avoir avec celle d'aujourd'hui. Moi, j'ai pas cherché à faire du flonflon, du baloche ou des trucs comme ça non plus. Bien sûr, j'ai mis de l'accordéon et je me suis servi d'une culture française mais quand j'ai fait mes premières chansons, j'ai pas pensé à Damia ou à Fréhel. J'ai pensé à personne, j'avais mes chansons à faire et c'est tout.

Es-tu un vrai banlieusard ?
Non, non, mes parents s’installent en banlieue en 68 (ndlr : à Ozoir-la-Ferrière, dans le 77) quand j’avais 5 ans, et moi je vois la banlieue se construire autour de moi, parce qu’on était dans un ensemble de pavillons, on était dans le premier qu’était terminé. Les autres pavillons n’étaient pas construits, c’est ça l’histoire de ma banlieue, je l’ai vu se construire autour de moi un peu. C’est ça qui m’a rendu mégalo peut-être, j’ai eu l’impression d’être le Roi du monde, car c’est un peu comme si je dessinais les alentours autour de moi selon ma volonté. Enfin, j’étais gamin et je voyais se construire cet environnement dans lequel j’allais grandir quoi, c’est marrant. Et ouais, puis j’en suis parti très vite d’Ozoir parce qu’il n’y a vraiment rien à faire à Ozoir à part justement voler des bagnoles pour aller sur Paris quoi… Donc c’est un bled que j’ai quitté à 14 ans, avec ma mère d’ailleurs, on est parti vivre dans une communauté hippie en Saône et Loire. Et puis de là moi je suis parti parce que les hippies, je ne supportais pas, et là j’ai commencé à traîner avec des punks…

As-tu été condamné pour des actes de délinquance ?
Non, mais j’ai eu du sursis pour vols de voiture et cambriolages, à Bordeaux. J’ai échappé à la prison justement parce que j’avais dépouillé du matos de musiciens et c’était vrai en plus, j’ai argumenté grave auprès du Tribunal. Je leur ai dit que tout le matos que j’avais piqué, même en travaillant, il m’aurait fallu des années pour me le payer. Que je ne l’avais pas piqué pour revendre mais pour faire de la musique, ce qui était vrai d’ailleurs. J’avais dépouillé un local dans un Ministère subventionné, on avait d’abord volé une 4L break et on avait tout rempli dedans : amplis de guitare, une batterie, qu’est-ce qu’on avait pris… C’est vrai que ça m’a vachement refroidi, à l’époque j’avais 18-19 ans, et quand même d’avoir passé deux jours au dépôt avant de passer en flagrant délit, je me suis rendu compte que je ne supporterais pas d’aller en prison. C’était un truc dont je me suis vraiment rendu compte ce jour-là. Quelque part, ça a vraiment marché chez moi, parce qu'après j’avais peur. Alors qu’avant, je n’avais absolument peur de rien. Et après, j’ai commencé à me dire que le jeu ne valait pas la chandelle quoi, bon j’ai continué à faire des conneries mais pas du tout à la même fréquence et pas du tout avec la même facilité ni le même état d’esprit. Ça m’a quand même servi de leçon, j’aime pas dire ça mais c’est vrai.

De quoi t’es le plus fier toi ? De t’en être sorti ? De faire des disques ?
Ça, je ne sais pas, je n’ai jamais réfléchi à ça, je suis fier, je suis assez fier de ma démarche en général, ouais. Je suis assez fier de mes albums quand même.

 

Crédit photo : MaxPPP

> Tout sur Mano Solo

Ecouter un extrait (30s) : Mano Solo - Au creux de ton bras

Les avis de la communauté

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  • lemaori

    salut mano un grand monsieur part comme bashung comme beaucoup d'autres d grands. c pas la star academy, eux ce sont d grands.

    Par lemaori il y a plus de 2 mois | Signaler un abus

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